En bref
Boris Vassilievitch Spassky, champion du monde d’échecs de 1969 à 1972, est décédé à 88 ans le 27 février 2025. Né le 30 janvier 1937 à Léningrad en URSS, il fut une légende de la discipline, mais c’est sa défaite lors du « match du siècle », au plus fort de la Guerre froide, qui reste le fait marquant de sa carrière.
Un dossier spécial sera consacré à Boris Spassky dans la revue Europe Échecs d’avril, afin de rendre à ce grand champion l’hommage qu’il mérite. L’historien des échecs Georges Bertola et tous les membres de notre équipe vous feront revivre l’exceptionnelle carrière de l’ancien champion du monde, à travers ses parties inoubliables.
En attendant la publication de ce numéro, nous vous proposons de découvrir les moments-clés dans la carrière de Boris Spassky, illustrés avec des documents d’archives.
Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, tant le parcours échiquéen de Spassky est riche ! Notre sélection est d’ailleurs injuste, car en présentant principalement ses défaites face à Fischer, elle ne reflète pas fidèlement la force de Spassky, qui faisait preuve d’une redoutable efficacité devant l’échiquier.
Je crois que dans le milieu de partie j’étais plus fort que tous les autres. J’avais une très forte intuition pour déceler les moments critiques d’une partie.
Particulièrement doué et précoce, il se révèle en 1955, sa première grande année : il devient champion du monde junior (il faudra attendre Karpov en 1969 pour voir un autre Russe l’emporter), et sa qualification lors de l’Interzonal de Göteborg la même année fait de lui le plus jeune joueur ayant participé aux candidats à Amsterdam en 1956. Il devient aussi à 18 ans le plus jeune grand-maître de l’histoire.
Double champion d’URSS, double champion d’Europe avec l’URSS et médaillé d’or individuel, vainqueur de nombreux opens dont celui de Linarès, son palmarès est phénoménal. Spassky est parfois présenté comme le perdant du match du Siècle, mais il était bien plus que cela.
Trois victoires qui illustrent le style universel de spassky
C’est pourquoi nous souhaitons commencer par vous présenter trois magnifiques victoires de Boris Spassky.
La première partie date de 1949. Spassky, âgé alors de seulement 12 ans, s’impose contre Avtonomov au Championnat junior de Leningard. De cette victoire brillante, nous retenons le magnifique 12e coup, d5, qui prouve que le jeune Spassky avait déjà une remarquable compréhension de la position.
La seconde partie l’oppose contre O'Kelly de Galway. Un bijou de précision et de technique, joué en 1969 au tournoi de San Juan. Cette partie est révélatrice du style universel de Spassky, maîtrisant tous les aspects des échecs, et naviguant avec une aisance rare entre la stratégie et la tactique. Son adversaire, pourtant champion de Belgique à treize reprises, n’a rien pu faire !
Boris Spassky est aussi un joueur adepte de la prise de risques, n’hésitant pas à jouer le gambit du roi et à enflammer l’échiquier. En 1960 lors du Championnat d’URSS, il s’impose en seulement 23 coups face à Bronstein !
Nous avons sélectionné cinq dates marquantes dans la carrière de Boris Spassky, qui expliquent son immense popularité auprès des passionnés. Vous retrouverez un panorama bien plus détaillé dans votre revue d'avril.
1966 : Spassky finaliste des championnats du monde face à Petrossian
En 1965, Spassky obtient le droit de défier le champion du monde en titre Tigran Petrossian. Le Tournoi des Candidats a été remplacé par des matchs entre deux joueurs. En finale, Spassky s’impose 7 à 4 face à l’ancien champion du monde Mikhaïl Tal et devient ainsi le Challenger pour la couronne mondiale.
La finale du championnat du monde se dispute à Moscou du 9 avril au 9 juin 1966. Elle oppose Tigran Petrossian, le champion apôtre de la prophylaxie, à son jeune Challenger Boris Spassky, qui semble aussi irrésistible que Tal l’avait été au début des années soixante. La victoire de Petrossian, bien que sur la marge la plus étroite (12,5-11,5), est indiscutable. Le champion du monde n’a jamais paru menacé et se montre pour une fois aussi inventif que tacticien. Pour le jeune Spassky, ce n'est que partie remise.
Sylvain Ravot vous fait revivre en vidéo ce match qui a marqué l’histoire des échecs.
1969 : la consécration pour Spassky, champion du monde
Après son échec face à Petrossian en 1966, Boris Spassky se voit accorder une nouvelle chance de défier le champion du monde. Il remporte en effet le cycle des Candidats en battant Korchnoi 6,5-3,5 en finale après avoir éliminé Geller et Larsen. Après son abandon l’année précédente à l’Interzonal de Sousse, Fischer ne peut encore une fois participer à la lutte pour le titre, et on commence à se demander s’il parviendra à devenir champion du monde.
Et la seconde tentative est la bonne pour Boris Spassky !
Spassky prend sa revanche en battant à Moscou le champion du monde 12,5 à 10,5. Dans la 23e partie, le 17 juin, jour de son 40e anniversaire, Petrossian accepte la nulle dans une position perdante, et cède ainsi le titre à son Challenger.
La domination incontestée des Soviétiques conduit à l’idée d’un match URSS-Reste du monde en 1970. Ce match qualifié « du siècle » – il sera toutefois détrôné deux ans plus tard par celui de Reykjavik – a lieu au printemps à Belgrade et marque le retour de Fischer sur la scène internationale. Boris Spassky joue tout naturellement au premier échiquier de l’équipe soviétique, qui s’impose de justesse 20,5-19,5. Il symbolise alors l'hégémonie de l'URSS, mais deux ans plus tard, tout va s'écrouler...
1972 : Spassky, héros malheureux du match du Siècle
C’est paradoxalement sa défaite lors du « match du siècle » de 1972 face à Bobby Fischer qui reste le fait marquant de sa carrière. Mais sans Spassky, formidable lutteur, ce match ne serait sans doute pas entré dans la légende !
Pour la plus grande partie du match, mon jeu ne m'a pas satisfait. Pendant la seconde moitié, j'ai senti que je pouvais lutter pour la victoire et que j'avais de réelles chances de sauver le match. Mais j'ai manqué de nerfs et de force physique ; j'avais l'impression de l'avoir entre mes mains, mais il fuyait comme un poisson glissant. Fischer est avant tout un pragmatique.
Retransmis à 50 millions de téléspectateurs, jamais un match d’échecs n’aura eu une telle audience. Plus qu’une simple rencontre d’échecs, il s’agissait en fait d’un véritable affrontement Est-Ouest sur fond de guerre froide.
Quand j'ai joué contre Bobby Fischer, mon adversaire s'est battu contre l'organisation - les producteurs de télévision et les organisateurs du match. Mais il ne s'est jamais battu contre moi personnellement. J'ai perdu contre Bobby avant le match parce qu'il était déjà plus fort que moi. Il a gagné normalement.
Combien de personnes ont découvert la beauté des échecs lors de ce choc inoubliable ? Parmi elles, nombreuses sont celles qui jouent toujours, comme si le feu sacré allumé à Reykjavik ne pouvait s’éteindre.
Spassky est vaincu 12,5 à 8,5, mais il entre dans la légende, car tous les observateurs, des simples amateurs jusqu'aux grands maîtres, expriment leur admiration pour la combativité et le talent du Soviétique. Nous pouvons remercier Boris Spassky d’avoir été le parfait protagoniste de ce génial huis clos sur l’échiquier.
Le match montre que Spassky est plus que jamais un adversaire énergique et endurci. C'est un joueur complet, à l'aise aussi bien dans le jeu ouvert que positionnel. L'impact du match de Reykjavik sur le monde des échecs doit se révéler comme très sain.
Nous vous proposons de regarder en vidéo l’analyse d’une partie du match, par l’entraîneur Marc Quenehen.
Malgré cette défaite, Boris Spassky reste l’un des meilleurs joueurs du monde et en 1973, il remporte le championnat d'URSS. Voici sa très belle victoire contre Vladimir Tukmakov, considérée comme l’une des meilleures de l’Informateur no.16.
1976 : la nouvelle vie française de Boris Spassky
Après sa défaite contre Bobby Fischer, Boris Spassky tombe en disgrâce en URSS. La Fédération soviétique gêne sa participation aux tournois, et l'ancien champion du monde perd ses secondants. Son mariage en 1975 avec la Française Marina Yurievna Shcherbachova à l'ambassade de France à Moscou marque le début d'un rapprochement de Spassky avec la France. Il s'installe en France en 1976 avec son épouse et obtient la nationalité française en 1978.
À l'inverse de Korchnoï, ma décision n'est nullement politique, mais j'y ai été en quelque sorte contraint. Je suis heureux de jouer pour la France, pays qui m'a permis de vivre en paix.
Le champion joue au premier échiquier de l'équipe de France lors du Championnat du monde 1985, et lors des Olympiades en 1984, 1986 et 1988.
En 1985, le Tournoi des Candidats se déroule à Montpellier, et Boris Spassky reçoit une invitation de la part des organisateurs. Avec 8 points sur 15, il termine à la sixième place.
En 1990, il participe au Championnat de France à Angers, et termine 4e, derrière Marc Santo Roman, Jean René Koch et Gilles Mirallès. L’année suivante, au Championnat de France organisé à Montpellier, Spassky termine cinquième.
Cette histoire d'amour avec la France prendra fin en 2012, lorsqu'il décide de retourner vivre en Russie.
Nous pouvons comparer les échecs classiques et les échecs rapides au théâtre et au cinéma - certains acteurs n'aiment pas ce dernier et préfèrent travailler au théâtre.
1992 : le match revanche contre Fischer
J'ai reçu un appel téléphonique de M. Fischer. Nous sommes amis et M. Fischer m'a demandé : "Voulez-vous jouer un match en Yougoslavie ?" J'ai dit : "Bien sûr, absolument". C'est tout.
Les joueurs d’échecs du monde entier en rêvaient. Mais peu y croyaient. Et pourtant, le communiqué tombe le 25 juillet 1992. Fischer fait sa réapparition, grossi et barbu. Il jouera le match revanche de Reykjavik face à Spassky en septembre. Une bourse de cinq millions de dollars a fini par le faire sortir du bois. Le match doit se jouer au Monténégro et à Belgrade, capitale de ce qui reste de la Yougoslavie en proie à la guerre et sous embargo américain. Le département d’État envoie à Fischer une injonction à renoncer, mais il la déchire et crache dessus devant les caméras de télévision du monde entier. À nouveau, les projecteurs sont braqués sur Fischer, et non sur Spassky.
Fischer gagne le match avec cinq points d’avance et se revendique champion du monde. Personne n’y croit vraiment, car les héros ont vieilli, mais ce duel a permis aux passionnés du monde entier de revivre avec beaucoup de nostalgie le match du siècle de 1972. Spassky est à nouveau le héros malheureux de cette page marquante de l'histoire des échecs.
L'ère de l'informatique influence tout : l'analyse, la préparation, l'information. Maintenant, un talent différent est requis - la capacité de synthétiser des idées.
Des hommages à la hauteur de la légende
À l'annonce de la mort de Boris, Spassky, de nombreuses personnalités des échecs ont publié des messages pour rendre hommage à cet immense champion.
Boris n'a jamais hésité à se lier d'amitié et à encadrer la génération suivante, en particulier ceux d'entre nous qui, comme lui, ne s'intégraient pas confortablement dans la machine soviétique. Il a émigré en France en 1976. Ce fut un plaisir de raconter mes histoires et celles des autres à son sujet dans le troisième volume de Mes grands prédécesseurs. Son ascension en tant que prodige, sa conquête de la couronne contre l'invincible Petrossian à la deuxième tentative et des décennies de jeu d'élite sont trop souvent perdues dans l'ombre de sa défaite dramatique contre Bobby Fischer en 1972. Alors que son jeu d'échecs justifiait l'étiquette « universelle » qui suit souvent son nom, son style de jeu agressif a produit d'innombrables chefs-d'œuvre.
Je l'ai rencontré pour la première fois à Cannes en 1986. Nous nous sommes immédiatement entendus et sommes devenus amis. Il nous a invité à dîner dans sa résidence à Paris. Nous avons eu de nombreuses autres conversations mémorables lors de dîners au fil des ans. Nous avons eu Boris et Bobby Fischer à dîner chez nous à Budapest en 1993. La conversation était hors du commun. C'était un moment incroyable !
Il n'était pas seulement un champion formidable, mais aussi une personnalité fascinante. Tous ceux qui l'ont rencontré se souviendront sûrement de lui - pour toujours. Son caractère transparaissait de toutes les manières possibles, notamment avec son sens de l'humour, son esprit brillant, ses expressions faciales. Il s’est tourné vers les échecs et la vie avec une grande curiosité. Il nous manquera. Tu me manqueras, Boris.
Les dernières années de la vie de Boris Spassky ont été marquées par un mystérieux conflit familial et un retour en Russie dans des conditions troubles. Victime de deux attaques cérébrales en 2006 puis en 2010, il disparaît deux ans plus tard de son domicile français et se retrouve à Moscou, où il apparaît affaibli à la télévision russe, cheveux blancs et traits tirés.
Merci monsieur Boris Spassky pour toutes les émotions échiquéennes que vous nous avez fait vivre. Pour nous, vous serez toujours beaucoup plus que l'adversaire malheureux de Bobby Fischer en 1972.